Quelques pas sur mon chemin, avec vous...

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vendredi 25 mai 2007

STAGE SPECIAL DE RANGUEIL (tous les jours !)

Ce soir, comme chaque soir depuis le début de cette semaine,
je me sens comme un bigorneau sans sa coquille...
Les journées à l'hôpital sont indescriptibles, je pourrais parler de lessivage, de rouleau compresseur, de tempête tropicale, cela ne ferait qu'effleurer la réalité...Il y a tellement, tellement de choses à faire et si peu de personnel et de temps pour le faire...Les patients sont angoissés, malheureux, perdus, mais aussi aggressifs et vindicatifs : celui qui n'a pas la chambre seule espérée fait un scandale et menace de partir, pourtant le jour de la sortie il refuse le retour à domicile et exige une maison de convalescence pour laquelle il faut minimum 3 semaines d'attente et autant de négociations, tel autre fait venir ses ambulanciers alors que les soins ne sont pas même finis, il faut se battre pour soigner les gens contre leur gré - et une fois le rendez-vous enfin obtenu auprès du radiologue, tel patient prend peur devant la machine du scanner et refuse l'examen, tout est à recommencer en essayant de mieux rassurer - et une fois la sonde urinaire salvatrice posée, telle autre patiente s'écroule en pleurs parce qu'en fait elle ne l'a voulait pas (mais avait-elle le choix ?). Pas assez de temps pour expliquer, à peine le temps de réfléchir à ce que l'on fait, dans les rouages de la grande machine hospitalière...Comment garder le sourire quand vous essayez d'une main de rédiger une prescription pour l'infirmière impatiente, tout en répondant au téléphone à votre collègue néphrologue de Lourdes ou de Montauban qui veut vous adresser une urgence, que le bip n'arrête pas de sonner dans votre blouse, pendant que la fille de Mme X attend que vous lui donniez des nouvelles de sa mère devant la porte du bureau sans vous lâcher du regard en trépignant, et que votre interne vous tire par la manche pour vous demander comment traiter l'infection de Mr Y, tout cela en sachant que cela fait déjà une demi-heure que vous devriez être à la consultation car vous avez 7 patients à voir en 3 heures et autant de courriers à faire (si possible en même temps, sinon il faudra rester le soir ou revenir le week-end pour les dicter, si vous retrouvez les dossiers !)...Cela peut paraître "caricatural" tellement c'est énorme - et pourtant non ! Oh, que non ! C'est exactement, mais alors là TRES EXACTEMENT comme cela que cela se passe !...Il règne un désordre indescriptible dans ce grand service de 32 lits (deux services mélangés en fait pour raison de travaux), entre les chariots des infirmières, les brancardiers qui ramènent les patients dans leur chambre sans prévenir personne (et sans rebrancher les alarmes !), les aides soignantes qui parlent fort en prenant leur café (pourquoi certains arrivent-ils à poser leurs fesses et pas d'autres ?), les médecins qui appellent les infirmères, les infirmières qui appellent les médecins, les machines de nettoyage des couloirs qui passent pendant la visite, les téléphones qui n'arrêtent pas de sonner mais qui marchent mal et sont toujours occupés quand on en a besoin, les alarmes des chambres, les bips, etc...
Comment, comment être unifié dans tout cela ? Un avec le chaos, ça oui ! "Emporté" par le mouvement, faire face à chaque instant à une nouvelle demande, être efficace pour les patients, essayer de hiérarchiser les priorités, de calmer le jeu quand les tensions montent. Surtout : être disponible - disponible pour le patient, pour les familles, pour les infirmières, les aides soignantes, les étudiants, les internes, les collègues, les chefs. Comme au stage spécial, ce qui est sûr c'est que l'on n'a pas le choix : ici et maintenant, la concentration est une question de survie, on développe des ressources ignorées, et l'on se rend compte après que l'on a souffert. Mais à Vichy, c'était "ici et maintenant" fluide, détendu, dans la densification, la réunification du corps et de l'esprit dans une même direction...Le CHU, c'est "ici et maintenant" hâché, crispé, dans la dissolution, l'oubli de son corps et de son esprit dans trop de directions à la fois, avec l'insatisfaction en plus de passer à côté de l'essentiel...Je ne vais pas pouvoir continuer comme cela longtemps, je suis en train de me laisser entraîner par tout ce que je déteste dans mon métier, le "non-humain", qui tire vers le bas. J'ai souvent l'impression de nager de toute mes forces pour rester à la surface alors qu'un énorme boulet m'entraîne pour couler au fond de l'eau...Parfois, je me dis que je vais tout plaquer, partir faire des remplacements la moitié de l'année et voyager le reste de l'année, ou bien ouvrir un centre de dialyse où l'on aurait le temps de s'occuper de la globalité de la personne soignée, que dis-je ! De parler avec elle...Ou alors un centre de soins palliatifs, ou un centre anti-douleurs, mais c'est plus éloigné de ma spécialité (quoique, aucune spécialité médicale ne s'en éloigne jamais !)...A plus court terme, je vais devoir trouver une solution : imposer moi-même une direction, faire des choix pour limiter mes actions, ne pas vouloir tout maîtriser, laisser faire... être moins disponible pour l'être mieux ?...Mon Dieu, je voudrais juste faire "au mieux"...(La nef des fous, Jérôme Bosch)

Heureusement, il y a d'autre bateaux...bientôt je prendrais celui-là ! Yooh, ho !

9 commentaires:

Vincent a dit…

Je crois qu'il faudrait créer une ceinture noire spéciale "stages spéciaux quotidiens de Rangueil" : tu serais go-dan depuis pas mal de temps, sans aucun doute...
Je te trouve héroïque, à tenir le coup, à être pleine d'attention quand je t'appelle au milieu de cette corrida, à avoir le sourire après tout ça...
J'avais commencé à énumérer des exemples, mais j'ai effacé : ça n'a pas de sens, parce que même par centaines ils ne rendraient pas justice à tout ce que tu es.
Je t'embrasse très très fort

Vincent a dit…

Lundi soir, on va le voir, le film ?

Marion M. a dit…

Après le karaté alors !

Marion M. a dit…

(one-minded woman)

Julie a dit…

Euh ... si je puis me permettre au milieu de votre conversation privé...je suis de tout coeur avec toi Marion... les circonstances n'étaient pas les mêmes mais j'ai souvent ressenti ce décalage douloureux qui donne envie de fuir... la fuite n'est pas une solution, en revanche le choix OUI !

Marion M. a dit…

Merci Julie, ton commentaire éclaire tout à fait une de mes grandes questions actuelles : est-ce que je choisi vraiment ce que je fais, peut-on (doit-on ?) "choisir la fuite" dans certaines situations ? Je crois que je ne suis pas encore acculée, et qu'il me reste effectivement encore le choix. Bonne nuit à toi Julie, et à bientôt.

Anonyme a dit…

Après avoir lu ce point de vu de médecin, je ne peux m'empêcher d'y ajouter celui de l'infirmière .

Celle-ci après la prescription reste tout le temps de son service non pas avec un patient, mais 30 qui attendent d'elle rigueur parfaite, patience et sourire.
On lui pardonnera je l'espère son impatience.
Pour 3 années d'études supérieures et un salaire modeste (1500 euros en moyenne avec les primes) elle devra mettre en oeuvre les prescriptions du médecin pour qui il est évident qu'elle n'a que cela à faire. Elle devra aussi préparer les médicaments, mettre à jour les dossiers, récupérer les analyses, s'occuper des régimes,des soins, rassurer les familles, diriger les aide-soigantes (assises au café?), rendre des comptes à son cadre etc...Un Dimanche sur deux elle laisse sa petite famille pour être au service des autres. Elle emmène ses enfants une semaine sur 2 à 5h30 chez la nourrice et la semaine d'après les récupère vers 21h30 (au mieux).
J'en passe et certainement des meilleures...
Alors pitié pour mes collègues, j'ai quitté ce milieu, parcequ'effectivement c'est très dur d'y rester vigilante, et de ne pas y laisser son couple, ses enfants et sa peau, mais un peu de compassion de la part des médecins ne serait pas un luxe
Merci pour toutes mes collègues
Isabelle

Marion M. a dit…

Bonjour Isabelle,
Je crois que je vous ai blessée par mes propos, et je m'en excuse ! Mais je n'imaginais pas un instant exclure les infirmières de la souffrance morale qui concerne je crois tous les soignants (plus ou moins la souffrance financière et/ou familiale, effectivement, différente selon les cas), qui ont choisi ce métier par humanité et qui souffrent de ne jamais pouvoir donner assez, tellement la tâche est difficile ! Dans mon post, l'infirmière "impatiente" ne l'est que parce qu'elle a 10 000 choses à faire, c'est totalement justifié (ce n'était pas une critique !!!), et pour être très proche des infirmières du service je crois que chacune aurait pu écrire le même post que moi ("emportée par le chaos, être disponible pour tous, etc") ou que vous ! J'en appelle pour témoin la maman de mon ami, qui est infirmière aussi !
Pardon surtout pour les aides soignant(e)s, pour qui j'ai eu un mot plus directement blessant il me semble , et qui pourraient bien écrire le même commentaire que vous (ou moi !), tant leurs conditions de travail sont difficiles, avec si peu de reconnaissance financière et même souvent peu de reconnaissance de leurs mérites par les autres professions hospitalières. Je faisais juste allusion à des cas particuliers de comportements qui génèrent des tensions au sein d'une équipe, et il se trouve que dans le service cela concerne quelques aides-soignantes, mais cela pourrait aussi bien concerner des infirmières, ou des médecins ! J'ai travaillé comme aide-soignante pendant 3 mois en gériatrie, ce qui m'a permi de prendre un peu la mesure de la pénibilité de leur tâche, et de leur mérite car elles (ils) sont souvent au premier plan du confort global du patient.
Je ne sais pas si "pitié" ou "compassion" sont les termes appropriés, je ne me sens pas dans cet état d'esprit vis-à-vis de tous les soignants avec qui je travaille, pour qui j'ai tout simplement de la sympathie (éthymologiquement, cela signifie "souffrir avec", d'ailleurs !) car il me semble que cela me démarquerait d'eux au contraire. Je ressens par contre de la pitié et de la compassion pour nous tous, tous embarqués dans la même galère ...!
Merci pour votre témoignage, Isabelle, qui remet les pendules à l'heure, et bonne continuation !
Marion

Anonyme a dit…

Ben dis donc....

Après avoir passé 18 années dans le domaine juridique pour avoir été clerc d'huissier de Justice, et après avoir été lessivé, essoré car rangé au placard des tâches inhumaines (saisies de toutes natures, vente, commandement, injonctions de payer etc etc), j'ai décidé à 40 ans de prendre un virage professionnel avec cette envie dévorante de m'occuper de mon proche avec compassion, dévouement et humanisme.
Je n'ai malheureusement pu financer les études d'infirmières (trop long, comment vivre ???), je suis devenue aide soignante, formée en soins palliatifs, mais attirée aussi par le début de vie, la naissance et son cortège de bien être (bien naître...) !
Vos commentaires à tous m'ont émue, bouleversée tant je me reconnais dans toutes ces horreurs.
Je n'ai rien pris de travers, ni même les pauses café et les voix éraillées de poissonnière, car c'est aussi la réalité et ça m''attriste beaucoup !
Je ne m'y suis pas reconnue donc ça ne me touche pas.
J'adore mon nouveau métier, j'aime être près des gens qui souffrent ; je me sens profondément humaine et malheureusement l'hôpital nous déshumanise...
Cela me fait souffrir énormément mais cela ne met pas mon choix et ma vocation première en péril.
Alors, il me faut faire des choix de postes, d'établissements. Il faut oser partir lorsque ça ne va pas, dire tout haut ce que l'on pense sans avoir peur des représailles. Ne pas cautionner le n'importe quoi !
Mais comment ne pas s'effondrer ? s'écoeurer de ce beau métier ?
Comment ne pas baisser les bras face à ce monde de fous !
Que faire MARION, que faire Isabelle ?
Que faire ??????
Je nous souhaite de trouver réponse à cette question, de trouver un équilibre, oh pas parfait, mais équilibre de travail tout de même.
Je suis persuadée que c'est jouable... mais à quel prix ?
Pas n'importe lequel...
Restons humains, restons confiants, n'acceptons pas n'importe quoi !
Merci.....
A bientôt sûrement.